L’image est gravée dans l’inconscient collectif comme le symbole ultime de l’impartialité : Thémis, les yeux bandés, tenant une balance en parfait équilibre. Ce bandeau garantit que ni le rang, ni la fortune, ni le pouvoir ne sauraient faire pencher les plateaux du jugement.
Pourtant, force est de constater qu’une ombre grandissante plane sur les palais de justice, une réalité corrosive que les citoyens résument en une formule implacable : une justice à deux vitesses. Quand l’institution judiciaire donne l’impression de plier selon le statut de celui qu’elle juge, c’est la robe elle-même qui perd son honneur.
Le fardeau du soupçon
La justice ne doit pas seulement être rendue ; elle doit aussi donner l’expression flagrante qu’elle est rendue de manière équitable. Or, le fossé se creuse entre la sévérité méthodique qui s’abat sur la délinquance de rue et la mansuétude procédurale dont bénéficie parfois la délinquance en col blanc.
D’un côté : Des comparutions immédiates qui s’enchaînent à un rythme industriel, privant parfois le justiciable du temps nécessaire à une défense sereine.
De l’autre : Des instructions interminables, des subtilités procédurales et des voies de recours exploitées jusqu’à la corde, permettant aux puissants de diluer leur responsabilité dans le temps, voire d’échapper à la sanction par le jeu de la prescription.
Ce contraste ne relève pas du simple fantasme populaire ; il est le fruit d’un déséquilibre structurel dans l’accès à une défense de pointe.
La dérive des privilèges invisibles
La dignité de la magistrature repose sur son indépendance et son refus des pressions. Pourtant, lorsque les affaires impliquant des figures politiques, de grands capitaines d’industrie ou des agents de l’État font l’objet de classements sans suite hâtifs ou de peines qui feignent la symbolique, le doute s’installe.
« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
— Jean de La Fontaine
Cette sentence, vieille de plusieurs siècles, résonne aujourd’hui avec une amertume renouvelée. Lorsque le citoyen ordinaire acquiert la certitude que la sévérité de la loi varie selon le code postal ou le solde du compte en banque, c’est le contrat social lui-même qui s’effondre. La robe noire, censée incarner la neutralité absolue et l’égal accès au droit, devient alors le symbole d’une caste perçue comme protectrice des siens ou des puissants.
Redonner à la robe sa splendeur
Pour que la robe retrouve son honneur, il ne suffit pas de rappeler les principes déontologiques dans les manuels de droit. Il faut des actes forts :
L’indépendance totale du parquet : Rompre définitivement tout lien suspect entre le pouvoir politique et l’opportunité des poursuites.
La transparence des décisions : Mieux expliquer les choix de politique pénale pour désamorcer le sentiment d’injustice.
L’égalité des moyens : Garantir que le justiciable démuni face à la machine judiciaire dispose d’armes juridiques comparables à celles des structures les plus influentes.
La justice est le pilier sur lequel repose la paix sociale. Si ce pilier est rongé par le soupçon de partialité, c’est tout l’édifice démocratique qui menace de s’effondrer. Redonner son honneur à la robe, c’est rappeler à chaque instant que sous le tissu noir, bat le cœur d’une institution qui ne connaît qu’une seule boussole : l’équité
✍🏾 Par AISSEGNAIMON — Juriste et éditorialiste engagée pour la justice et la dignité des peuples.
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