L’actualité aux portes de l’enclave de Ceuta nous replonge une fois de plus dans le drame d’une jeunesse prête à braver la mort, les grillages tranchants et la mer déchaînée pour rejoindre l’Europe. Face à ces images frappantes de détresse humaine, les réponses institutionnelles du Nord demeurent invariables : renforcement sécuritaire, déploiement policier, externalisation des frontières et refoulements systématiques. Pourtant, cette fixation quasi obsessionnelle sur la réponse policière s’apparente à vouloir poser un pansement sur une fracture ouverte. Elle occulte sciemment la racine profonde du mal : l’abîme économique persistant entre le Nord et le Sud, et le désespoir d’une jeunesse privée d’avenir sur sa propre terre.
Car il faut nommer les choses avec lucidité. Dans l’écrasante majorité des cas, ce n’est pas par attrait du risque ni par simple désir d’ailleurs que ces milliers de jeunes entreprennent ce voyage du péril. Ils fuient la misère, le chômage de masse, la précarité structurelle et l’absence totale d’horizons. Traverser la frontière au risque d’y laisser sa vie n’est jamais un choix de confort ; c’est un acte de désespoir absolu provoqué par le sentiment d’avoir été abandonné par le système économique mondial. Sécuriser des murs à coup de milliards d’euros ne supprimera jamais le besoin fondamental d’un être humain de manger, de travailler et de vivre dignement.
Pour sortir de cette impasse tragique, il est urgent d’interroger la nature des relations internationales et des politiques de développement. Tant que les relations Nord-Sud resteront bloquées dans des schémas d’extraction de ressources sans transformation locale, et tant que les accords de coopération se limiteront à de l’aide au développement cosmétique ou à du soutien sécuritaire, le flux de l’exil ne s’arrêtera pas.
Le véritable défi de notre siècle n’est pas de militariser davantage les frontières, mais de créer les conditions pour que chaque jeune puisse dignement vivre, se former et réussir chez lui. Cela exige une rupture radicale d’approche :
Miser sur l’industrialisation locale : Permettre aux pays du Sud de transformer leurs propres matières premières sur place afin de fixer la valeur ajoutée et de créer des bassins d’emplois durables.
Investir dans la formation et la jeunesse : Soutenir massivement l’apprentissage, l’enseignement technique et l’entrepreneuriat des jeunes pour en faire les acteurs majeurs du développement de leurs sociétés.
Nouer des partenariats équitables : Substituer aux rapports de dépendance de véritables accords de coopération d’égal à égal, fondés sur l’intérêt mutuel, le respect de la souveraineté et la justice sociale.
Cela demande toutefois aux dirigeants du Nord comme du Sud de mettre leurs égos et leurs calculs politiques à court terme de côté. Les uns doivent renoncer à la tentation du tout-sécuritaire électoraliste, tandis que les autres doivent assumer pleinement leurs responsabilités envers leurs populations en garantissant une gouvernance axée sur le bien commun.
La dignité humaine ne se mesure pas seulement à la façon dont on accueille ceux qui arrivent au péril de leur vie, mais à la capacité collective du monde à garantir à chacun le droit fondamental de ne pas avoir à s’exiler. La paix et la stabilité de demain ne se construiront pas derrière des barbelés à Ceuta, mais dans des écoles, des usines et des projets d’avenir ancrés sur le continent africain.
#JusticeSociale #DroitsHumains #CooperationNordSud #Ceuta⚖️ Ceuta et les mirages de la frontière : Soigner la cause plutôt que militariser le symptôme #SouveraineteEconomique #DignitePourTous
✍🏾 Par AISSEGNAIMON — Juriste et éditorialiste engagée pour la justice et la dignité des peuples
Éditorial du lundi – Fasoinfos.com³
